Taoïsme philosophique et illusions d’un autre temps
nov 8th, 2009 by Xiyi Daoren
Le titre est trompeur. Je ne vais pas prétendre que la philosophie taoïste (plus précisément pré-taoïste) puisse manquer de pertinence, elle participe au contraire, avec une force qui semble ne pas vouloir céder à l’âge, à l’identité taoïste.
Simplement, Je suis obligé de m’étonner que encore aujourd’hui, quelqu’un qui se dit sain d’esprit, ose avancer que le taoïsme se résume aux philosophes pré-taoïstes Laozi et Zhuangzi ! Je l’ai pourtant lu dans des débats ignorants pour une encyclopédie en ligne … C’est bien triste. Toutes ces avancées de la sinologie et des études taoïstes, encore jeunes, pour en arriver finalement au point de départ.
Comment parviendrait-t-on à convaincre ces irréductibles que le taoïsme originel est bien vivant, même si son visage ne plaît guère ? Il survit sous la forme d’une religion, forme qu’il a prise il y a fort longtemps et grâce à laquelle il a pu diffuser ses concepts fondateurs, ses singularités les plus délicieuses, sa pensée la plus profonde, à toutes les couches de la société chinoise, jusqu’à aujourd’hui.
Pour ces taoïstes modernes, le Daodejing est toujours “l’ancêtre” de tous les textes taoïstes qui n’a jamais cessé de donner vie à des nouvelles vocations, même si l’alchimie intérieure s’est immiscée dans ce tableau idyllique. Le taoïsme a continué de se développer, comment en serait-il autrement, en s’enrichissant (libre à certains de penser qu’il se soit au contraire appauvri) d’influences multiples, mais sans jamais perdre son identité propre. Son évolution ne fut pas linéaire mais par à coups, en suivant les hésitations de l’histoire. On peut néanmoins tirer un fil ténu, tracer une ligne imparfaite et floue à certains endroits, reliant les périodes les plus reculées de la civilisation chinoise, la période des philosophes pré-taoïstes puis le taoïsme religieux aux mille visages qui continue d’envahir mon quotidien depuis des années.
Parler uniquement d’un taoïsme philosophique, c’est oublier les balbutiements chamaniques qui l’ont précédé et nourri dans la terre fertile de la culture de Chu … c’est aussi oublier les développements métaphysiques du Moyen-Âge chinois, passer sous silence l’évolution du quiétisme quand il fut teinté d’hygiénisme, d’alchimie et de bouddhisme (Chan puis tantrique). Ce métissage possède bien une âme et un corps, n’en déplaise à ces esprits conservateurs et ignares, qu’il faut beaucoup étudier pour en comprendre, un peu, les méandres; il faut longtemps le côtoyer pour espérer se familiariser avec lui et se nourrir de sa vitalité sans cesse renouvelée et de l’apprécier malgré ses imperfections. La beauté d’une pensée n’est jamais lisse.
Non, le taoïsme philosophique pur et sans tâche n’a jamais existé en Chine que dans l’esprit de naïfs confucianistes qui pensaient mieux le contrôler en le réduisant à un essentiel déjà bien partisan. Des néo-confucianistes aux réformateurs de la fin de l’Empire, tous ont essayé de le débarrasser de toute trace de superstition comme on dépoussière un vieux meuble dont on a hérité malgré soi sans pouvoir s’en séparer (ce serait, pour la culture chinoise, comme de se couper une jambe ou un bras) et qu’on chercherait à rendre acceptable. Mais comme le taoïsme est vivace et un brin insoumis, il a perduré malgré tout et offre toujours, pour l’amateur sincère, un spectacle merveilleux riche d’enseignements.
Bien-sûr, mais je ne voudrais pas rompre trop brutalement des illusions tenaces chez les occidentaux, l’image du sage parfait tel qu’il apparaît dans le Daodejing ou dans le NanhuaJing, n’a jamais vraiment existé. C’est une image d’Epinal. On ne va pas rencontrer des vieux sages à barbe blanche chevauchant un buffle d’eau au coin de toutes les rues chinoises. Le Vieux Maître qui répondra sans faillir à toutes nos questions existentielles n’est pas encore né. Mais si on ne cède pas à ses illusions enfantines, on pourra peut-être croiser le chemin d’une ou d’un taoïste extraordinairement humain mais authentique. Nous aurons peut-être la chance qu’elle ou il partage avec nous un morceau de la sagesse qui serait née d’une constante modération et d’une simplicité à toute épreuve. Si cela arrive un jour, nous saurons que cette voie existe bel et bien et qu’il nous est possible de l’emprunter, au mieux de nos capacités, et que même imparfaite, elle nous permettra d’apprendre beaucoup sur nous-mêmes et sur le monde.
Xiyi Daoren
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