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Je suis taoïste. Pas un joyeux taoïsant, pratiquant seulement le Taiji le dimanche matin, réinventant sans cesse la tradition au fil de mes lubies, créant une danse mystique ou de nouvelles théories aussi syncrétiques que fumeuses … en fait un grand naïf, croyant fermement à la voie tracée par ses “ancêtres”, mais doutant aussi qu’elle ait été bien comprise jusqu’à aujourd’hui. Je ne peux m’empêcher de penser le taoïsme au quotidien en confrontant la tradition avec la réalité de la vie moderne, de l’analyser à la manière d’un anthropologue gardant un pied dans la culture tout en essayant de lui donner un sens.  J’ai même essayé d’être prêtre (ou moine, “Daoshi”) sans que cela me rassure sur les motivations des maîtres et la direction prise par eux.
J’ai tenté l’aventure de la voie associative, participé à créer d’autres structures, cru un temps à un possible mouvement de masse qui développerait le taoïsme en Occident, rencontré des maîtres de Chine, initialisé un centre européen, écrit un ouvrage sur la culture taoïste, sans que je puisse m’en satisfaire vraiment. Après plus de dix ans d’effort continu, un appel plus profond, plus vrai, m’enjoint d’interrompre tout cela pour me consacrer à la Vie, si chère au Dao (Tao). Yi yin yi yang, shi wei dao.

Aujourd’hui moine défroqué, sans nom taoïste (que j’ai délibérément abandonné pour m’enlever toute légitimité) qui vienne compléter celui de ma naissance et révéler la génération taoïste à laquelle j’appartiens, je retrouve le goût et le plaisir de ce taoïsme léger, gai, insouciant parce qu’il est expression d’une libération de soi, en marche. Pas une libération immédiate, mais une lente construction, jamais véritablement achevée, mais qui participe de plus en plus à notre identité. Cette même libération si souvent suggérée par les maîtres (Xiaoyao) et pourtant incomprise, parce que bloquée sous les ruines d’une structure sociale confucianiste rigide imposée aux apprentis génération après génération, de manière mécanique et qui se révèle vite se placer aux antipodes des objectifs taoïstes les plus élémentaires, articulant les relations de maître à disciple autour non plus d’une seule compétence mais de l’égo, parfois surdimensionné, du maître.

Rares sont les taoïstes “authentiques”, j’entends ceux qui se soucient véritablement d’une recherche de soi et du Dao sans se penser rapidement aboutis et accaparés par leur aura de maître expérimenté. Si rares en Chine même où la philosophie est progressivement oubliée en faveur d’un taoïsme exclusivement cultuel, quand le taoïsme ne se résume pas à une fine couche de culture religieuse recouvrant des activités humanitaires, indispensables certes, voire recommandables, mais qui ne pourraient distinguer une mission chrétienne, d’une autre bouddhiste ou musulmane.

Maintenant je contemple, non sans mélancolie, ma belle tenue taoïste que j’hésite encore à mettre. Elle est toujours visible, hors de mes étagères, dans l’attente d’un nouvel élan, peut-être d’un vrai maître (pur fantasme?) aussi nécessaire à ce voyage pourtant individuel qu’il peut révéler sa capacité à s’effacer et à reconnaître l’importance de ses disciples pour la pérennisation de sa tradition, comme un père place des espoirs et des certitudes dans la génération suivante sans lui en léguer un poids inutile, dans une vision plus large où l’expérience de chaque branche ou brindille, participe à sa façon à faire vivre la lignée sacrée.

En attendant cela, je vais rester dans le coin pour ânonner mes poncifs sur le taoïsme, au gré de mes humeurs, parfois de mes trouvailles et encourager les novices sincères à s’initier à cette Voie magnifique et si largement inexplorée.

Tao et liberté

Xiyi Daoren

– Le contenu de ce site ne peut-être utilisé sans autorisation de son auteur, ni cité sans mention de son auteur –

L’engouement d’un certain taoïsme, un brin marchand, pousse des auteurs très divers à parler de leur Tao propre (on reviendra sur ce point) faisant de leur petite expérience quotidienne un hymne à la vie. Nous pouvons ainsi lire des livres sur le Tao du boursicoteur, du Tao des massages, du Tao de la musique … les auteurs occidentaux sont d’autant plus prompts à taoïser leur art que celui-ci fait partie de la liste sacrée des grands arts (la danse, la musique, le chant). Le Tao qui baigne pourtant tout et qui fait que la vie prospère brille donc particulièrement durant ces “grandes” activités récréatives. Chez ces auteurs d’ailleurs, imprégnés de beaucoup d’autres types de spiritualités, la créativité est le principe même du Tao. Il suffit de considérer les huit trigrammes … le premier, Qian n’est-il pas appelé “le Créateur”? Ne représente-t-il pas ce qui est de plus grand dans le Tao?

Quand on parle de Tao, tantôt on manque de hauteur (ou de recul), tantôt on manque de précision, c’est selon la direction que notre égo veut bien nous faire emprunter. Et le chemin qu’il nous fait emprunter est généralement celui qui est plus facile et le moins douloureux. Ainsi, passionné de danse et peut-être un peu aigri de n’avoir pu faire une grande carrière classique, n’est-ce pas plus confortable de s’inventer un Tao à notre mesure? Dans une discipline chérie où il nous sera possible de briller … un peu, pourvu que notre discours spiritualiste soit bien rôdé. Nous ferons des émules chez toutes les personnes partageant les mêmes aigreurs, et si nous avons de la chance la consécration viendra d’une élève très assidue qui se révèlera être une danseuse étoile désirant faire de son activité récréative, dans un élan vital, le coeur de quelque chose de plus grand, de mystique.

Seulement voilà tous ces Tao n’ont rien de palpitant en réalité. Ils ne sont qu’illusion, celle d’un égo encombrant que l’on refuse de réduire à quia. Il y avait pourtant des signes avant-coureurs, qui auraient dû éveiller de la suspicion. Enfin quoi, pourquoi la grandeur du Tao devrait être réduite à une dimension aussi incongrue. Une partie de la grande image? C’est ça. Par le petit bout de notre lorgnette (terme alternatif au “prisme” de notre égo souffreteux), on pense pouvoir percevoir l’ineffable et l’invisible.
Laozi a beau nous suggérer que le Tao se trouve dans les lieux que les hommes du commun méprisent, nous n’en faisons qu’à notre tête. Zhuangzi nous contait, lui, de belles histoires, assimilant l’invalidité, la laideur et l’inutilité à la vertu du Tao … et la lumière? Et la beauté? Pour flirter avec le Tao, on doit embrasser aussi bien la lumière que l’obscurité. On ne doit pas plus s’attacher à l’ascèse qu’à une vie lumineuse faite de glorioles. Le Tao se trouve là on où on l’attend le moins. Nous pourrions dire, là où la conscience rebute d’aller. Il n’illumine pas plus la vie des bidonvilles, que l’aisance bourgeoise. Il est difficile à saisir, à voir, à toucher … mais partout où on se trouve, il peut se dévoiler à la conscience si elle est disponible et si elle cesse d’être superficielle et tortueuse. Le Tao aime la conscience claire, la simplicité. Un pas de danse trop alambiqué, trop travaillé, et peut-être que le Tao nous échappe déjà. Nous désirons le retenir auprès de nous dans une posture intellectuelle, et voilà qu’il nous échappe encore.

Le Tao fait son nid dans la partie vide de notre existence, celle qui est ouverte à autre chose, celle qui n’est pas déjà occupée (ou préoccupée). Il se contemple davantage à l’intérieur qu’à l’extérieur, comme un trésor caché. Nul besoin de porter une robe traditionnelle en soie, de décorer son langage de quelques chinoiseries de circonstance, de battre sur un tambour ou de mimer le pas claudiquant de l’ancêtre Yu. Nul besoin d’imiter l’improbable vol d’une hirondelle ou la posture du héron. Nul besoin de se convaincre que le Tao, une fois amadoué, fera jaillir une force mystérieuse qui va transformer subitement notre manière de voir le monde et nous rendra immmortel. Si la Voie est faite de transformations, il faut privilégier ce qui est simple, fin, direct, clair sans être brillant, ce qui qui se révèle à nous timidement, que l’on soit en train de laver la vaisselle, réparer notre automobile ou aller au travail. Et quand cette minute sacrée vient à nous, nul besoin de considérer cela comme l’aboutissement. Si le sacré se manifeste en bicyclette, dans le métro, dans notre baignoire, nous n’avons pas besoin de sacraliser ce moment au point de réduire le Tao à celui-ci. Il n’existe pas de Tao du cycliste, de Tao du bibliothécaire, pas plus que du Tao du financier. Nous devons chercher, à travers tout notre quotidien, à retrouver et à mettre bout à bout comme on enfile des perles pour en faire un collier, ces petits moments de conscience pour les faire germer en quelque chose de plus grand et de plus prégnant, qui ne nous quitterait plus. Et c’est ce difficile et lent travail d’orfèvre qui représente la Voie authentique.

Xiyi Daoren.

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Bientôt des articles sur le taoïsme !

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